Placenta [FR]

À présent, il semble nécessaire de chercher un champ d'application plus défini pour la loi biologique qui assimile l'ontogénèse (théorie du développement de l'individu) à la phylogénèse (théorie du développement de l'espèce). En effet, d'après les études du siècle passé, le fœtus, plongé dans son liquide amniotique où il nage grâce à des branchies rudimentaires, ne serait qu'une démonstration de l'origine marine de l'espèce humaine. De fait, on a bien démontré que cette espèce humaine a eu un passé nocturne et quatre membres locomoteurs. De plus, elle était placentophague avant d'aboutir à la bipedie (Ober 1979).Or, lorsque le dilemme obstétrical a amené à considérer la placentophagie un tabou, une théorisation plus récente a reconduit les différentes hypothèses à la définition donnée par Girard (théorie de l'"évent générateur", identifié avec la naissance de la culture). D'après Briffault, le nucleus humain primordial est constitué d'un group de mères avec leurs enfants; ne possédant aucune caractérisation psychologique, ces mères étaient (selon la définition de Briffault) des "group individuals": c'est-à-dire, elles n'avaient aucune identité hors de leur communauté. En effet, Lorsqu'un individu était blessé, le groupe entier en partageait la souffrance physique. Il est clair, donc, que cette humanité primitive imitait la structure syncytiotrophoblastique propre du groupe de cellules primitives, capables de féconder l'utérus avec le produit de la conception.

À la façon des cellules du syncytiotrophoblaste (nodule à structure bilaminaire mononuclées), les individus se présentaient comme une fusion en structure unitaire. Il n'y avait pas d'autonomie dans ce groupe, où l'on vivait encore dans un état primitif d'instinctivité, en symbiose avec l'écosystème. Il s'agissait, en effet, d'un équilibre dont la rupture se montrait à travers les calamités naturelles, comme l'humanité de cette époque-là était liée étroitement aux rythmes lunaires et solaires. De fait, elle vivait dans une sorte de symbiose avec le sol, dont on exploitait les ressources. Or, l'homme était encore un animal nocturne dont le biorythme dépendait étroitement du cycle des saisons. Les femmes avaient leurs menstruations contemporainement tous les 28 jours, au même temps, et elles accouchaient presque dans la même période, pendant une fête collective qui culminait avec le rite de la placentophagie: des réminiscences de tout cela se retrouvent dans le mythe des Bacchantes (adoratrices de Dionysos). À la suite du passage à la station debout, l'équilibre du groupe humain entra en crise, puisque le changement de fonction des mains (qui cessent d'être tout simplement un moyen de locomotion) eut la conséquence de changer la structure cérébrale. Par conséquent, le développement des hémisphères du cerveau amena à un grossissement de la boîte crânienne et à un rétrécissement des canaux utérins, en ligne avec la nouvelle conformation du bassin.

C'est donc à partir de cette nouvelle physiologie, ayant pour corollaire une majeure difficulté pendant l'accouchement, que le dilemme obstétrical trouve son origine; bref, on se demande comment un fœtus pourra-t-il sortir d'un canal utérin plus étroit s'il a une tête plus grande? Voilà donc que l'on commence à aborder le sujet en se concentrant sur les nouveaux dangers qu'il présentait, et sur les effets psychologiques que les morts causées par l'accouchement avaient sur les mères. La catastrophe obstétricale amène, comme ça, à une altération des biorythmes; toutefois, le cycle du ménarque et la période de la gestation restent inaltérés Cela mis à part, l'équilibre entre l'écosystème et l'humanité, entre individus et son groupe d'appartenance, entre raison et instinct, se perd à jamais. Tour à coup, la raison humaine ne se sent plus à l'aise dans le corps, et l'individu ne se sent plus partie du "group-individual", en séparant la conscience de l'inconscient. La scission entre la raison et l'instinct, la nature et la culture, la volonté et l'action devient, de cette manière, définitive. On a commencé à juger la placentophagie coupable de la rupture de cet équilibre, en la considérant donc un tabou à substituer avec des rites pour rendre le placenta immangeable, ou bien pour en régler l'ingestion, afin d'exorciser la peur d'accoucher en reconstituant la ritualité ancienne des cultes lunaires. De cette façon, le placenta abandonnait le champ de l'oralité pour devenir le premier des tabous sacrés, point de départ pour l'humanisation des mères qui humanisaient à travers l'accouchement.

À ce propos, il faut citer les études de Briffault à propos de la façon de considérer le placenta chez les ougandais : en particulier, le placenta royal était l'objet d'un soin extrême, on destinait même des temples à son préservation et on l'exposait, après l'avoir traité avec du beurre, seulement à la lune nouvelle. Le placenta royal était encore plus importante chez le égyptiens, qui l'identifiaient avec la lune et le considéraient le gardien de l'âme céleste, ou Ka, qui naissait de la lune. On peut, donc, imaginer que le placenta soit objet d'un culte aristocratique et sectaire, ayant des liens avec l'histoire du frère jumeau mort (le placenta, justement). Qu'est ce qu'elle devient aujourd'hui ? On la jette dans un fleuve, on l'enterre aux pieds d'un arbre, on la rend un banal produit cosmétique. Il s'agit d'histoires qui se perdent dans la mémoire des générations nouvelles, exactement comme se perd le souvenir des accouchements à la maison. De fait, l'hospitalisation des accouchements est en réalité un phénomène récent, lié à la considération de l'événement sous un point de vue plus médical, chose qui a rendu proche du pathologique une question initialement tout simplement physiologique. Par contre, il est vrai que tout cela se justifie si l'on songe à des questions de prévention ou soin du danger : cela ne veut pas dire, toutefois, qu'il faut justifier aussi l'indifférence qui règne dans les salles opératoires pendant les accouchements.

On devine, donc, que les angoisses qui suivent un accouchement (même si l'on parle de l'accouchement solitaire et dangereux de la femme bipied) peuvent être exorcisées en récupérant l'esprit communautaire primitif et ses rituels grâce auxquels les mères pourront expérimenter un espace nouvel. Il s'agit d'un espace où l'on peut naître, espace familier comme une place où l'on se retrouve, ou comme un temple où prier ; un espace où les processus biologiques, médicales, psychologiques imprégnés dans la maternité soient respectés, étant des secours à des occasions nouvelles. Pour cela, il ne faut pas blâmer le désir de vivre la maternité n'importe où, dans un endroit nouvel et différent de l'hôpital. Il ne s'agit point d'intolérance, ni d'un effort pour éloigner la souffrance; il faut le considérer, plutôt, le résultat du besoin de donner un sens plus profond à la conscience de l'extraordinaireté d'un événement aux racines anciennes.

En synthèse, il faut organiser une nouvelle architecture pour exalter un rite ancien, qui soit occasion de solidarité et qui insère l'accouchement dans une histoire plus majestueuse, partie intégrante de la culture de la vie.